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Portrait de Moune Poli
OCCI : La Dreal m’a demandé de définir l’esprit du lieu.

Médiaterra a conduit une étude visant à définir l’esprit des lieux d’Occi, village balanin de Haute-Corse. La lecture de ce travail intéressera tout autant ceux qui souhaitent en savoir plus sur ce village abandonné que ceux qui, sceptiques, s’interrogent : « définir l’esprit d’un lieu : n’est-ce pas là une arnaque intellectuelle ? »

 

Certains lieux sont ainsi : ils ont une âme. Au seul fait de les évoquer, un sentiment intense nous envahit. Les mots ne semblent pas à la hauteur des sensations subtiles déclenchées par le paysage. Il y a là comme un secret invisible de la réalité. Une grâce. Du domaine de l’inexprimable.

Il en est ainsi d’Oggi. Village fantôme dans le maquis de Balagne. Dans le silence des pierres s’exprime une mémoire. Le vent fait écho à l’absence de paroles, balayant les ruines de dentelle et la nature sauvage ; ouvrant la porte à l’imaginaire.

On aurait pu s’arrêter là. S’abandonner à cet état de poésie et remarquer, sans commentaire aucun, que l’absolu s’empare de tout être cheminant sur ces terres. Il en est ainsi de l’art.

 

La loi Paysage impose de définir l’esprit des lieux

Cependant, si la loi Paysage permet de classer certains sites remarquables, elle impose d’en définir l’esprit de lieux. Autrement dit, de mettre des mots sur l’inexprimable. De définir sur des critères scientifiques, matériels, ce qui provoque le choc émotionnel.

Exercice périlleux pour celui qui s’y exerce : va qualifier ce qui construit l’âme d’enfant !

C’est pourtant ce défi que j’ai choisi de relever en répondant pour la Dreal de Corse à une étude d’opportunité de classement pour le village d’Oggi et son écrin paysager.

La question est alors la suivante : quels sont les éléments constituant l’identité du lieu, sans lesquels celui-ci perdrait son âme ou serait dénaturé ? Quelle alchimie complexe de matérialités diverses confère une valeur et une unicité au site ?

Pour y répondre, il a fallu huit mois. Huit mois pendant lesquels, hiver, printemps, été, je suis remontée à Occi pour « sentir » ce lieu perché à 400 mètres et implanté sur un observatoire surplombant terre et mer.

Pendant huit mois, j’ai arpenté le chemin de pierres sèches, accompagnés de paysagistes, architectes, ethnologue, géologue, poètes, historiens… (vous l’aurez compris, mieux vaut s’y mettre à plusieurs !)

Huit mois… qui m’ont conduit à rencontrer et interviewer des acteurs de toutes sortes : des enfants du lieu au promeneur de passage, en passant par les édiles du village et les responsables du tourisme local. Huit mois de recherches sur la toile pour espionner les mots avec lesquels les simples quidams ou randonneurs décrivaient leur expérience du lieu. Huit mois de fouilles dans les mythes et légendes et autres ouvrages. Huit mois pour sentir l’esprit du granite inscrit dans ce hameau fantôme qui n’a que l’infini pour horizon.

Parmi ceux qui lisent ces lignes, il y a ceux qui connaissent Occi et cherchent à en savoir un peu plus sur ce lieu qui en appelle à l’humilité. Après tout, le rapport final ici publié, ne se limite pas à la composante émotionnelle. Il s’appuie sur l’histoire, le minéral, les légendes, l’architecture, la toponymie, la description de la vie sociale dans ce village perdu. Seuls ces éléments croisés rendent possible la définition de l’esprit des lieux.

 

Arnaque intellectuelle ?

D’autres, toujours parmi les lecteurs, voudront savoir s’il est vraiment possible d’objectiver l’esprit d’un lieu. Il est tentant, en effet, de penser que la définition de l’esprit d’un lieu relève d’une arnaque intellectuelle justifiant un classement. A contrario, l’équipe que j’ai conduite dans ce projet (voir les noms dans l’étude) l’a conçu comme une expertise technique dont la vocation est d’ouvrir une concertation et un dialogue avec les acteurs concernés par le classement envisagé.

Lecteur, tu trouveras donc ici l’intégralité du rapport : à lire, à feuilleter ou à voir pour comprendre une démarche qui conduit à définir l’esprit d’un lieu tel que le réclame la loi Paysage (articles L.341-1 à L.341-22 du code de l’environnement). Et si, par manque de temps, tu souhaites lire la seule synthèse des critères de classement, elle figure en page 91 du rapport.

Comprendre sa premiere impression

Pour la bonne bouche, comme un prélude à la réponse méthodologique, ces mots que nous avions écrits dès la première visite du site :

« Tout à Occi renvoie à la condition humaine : nous, les hommes, sommes à la fois des êtres physiques, limités, fragiles, dépendants, déterminés dans nos gênes, culture, histoire. Mais nous sommes aussi des êtres libres, aspirant à l’absolu. Au fond de nous, brûle un désir d’infini et de perfection. Occi concentre ses deux extrêmes. Il y a là quelque chose qui touche à l’universalité. Les deux mots de « fragilité » et « absolu » nous semble bien définir l’esprit de ce hameau fantôme qui ne fait que dormir. »

Il nous aura alors fallu encore huit mois pour objectiver cette définition.