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Sabine Rabourdin, ethnologue : "La nature, c’est nous!"

Rencontre avec Sabine Rabourdin, ingénieure et diplômée en ethnologie. Journaliste et écrivaine, elle a étudié les peuples primitifs. Elle nous montre comment les valeurs et croyances des sociétés traditionnelles véhiculent les fondements d’une société durable. L'Experte nous laisse notamment ce message : "Ce n’est pas le développement qui doit être durable mais l’humanité et l’environnement.  Peu importe le développement, ce qui compte c’est la manière dont la culture s’accorde avec la nature".

On dit qu'il faut réconcilier l’Homme avec la nature. De votre point de vue d’éco-ethnologue, que signifie cette affirmation ?

Le mot naturel ne veut plus dire vivant, il signifie surtout inculte, donc brut, ou inerte ! Le naturel est aussi compris comme ce qui est sauvage, ce qui n’est pas civilisé, ce qui reste primitif. Dans la même logique, l’état du naturel en l’Homme renvoie à ce qui est biologique, l’animal donc, plutôt qu’à l’humain qui, lui, est dit culturel.
Cette distinction nous révèle les deux visages de la civilisation occidentale : le progrès et le déclin. Le visage que l’on connaît le mieux est celui du long périple héroïque qui nous a conduits d’un monde de sombre ignorance et de souffrance à un monde où le bien-être croissant est rendu possible par les connaissances scientifiques et les prouesses technologiques. Quant à l’autre visage de notre civilisation, c’est l’histoire du déclin de l’humanité et de notre
séparation de l’état initial d’unité avec la nature et le cosmos. Après avoir appris que l’Homme est un être de culture, nous devrons donc réapprendre qu’il fait, avant tout, partie de la nature.

La conquête de la nature n’est-elle pas le fait de toute civilisation… ?
Près de 6 000 cultures non-occidentales existent encore en ce début de millénaire. Elles ont en commun une relation particulière avec le vivant.
Les Achuar, chasseurs-cueilleurs d’Amazonie, ne font pas de distinction entre le monde culturel de la société humaine et le monde naturel de la société animale, végétale et minérale. Pour eux, l’Homme a un droit de vie au même titre que n’importe quelle autre entité dans l’univers. De ce droit découle un devoir d’intégration de l’Homme dans l’écosystème Terre.
Comme la plupart des peu-
ples traditionnels, les indiens d’Amazonie disent que la nature n’existe pas. En fait, elle n’existe pas en dehors d’eux car ils ne s’en distinguent pas, ils en font partie. Tout comme les humains, les plantes et les animaux sont le reflet d’esprits.
Plus généralement, les peuples indigènes perçoivent la nature comme s’inscrivant dans un cycle du vivant où les différentes composantes sont en interaction permanente. L’Homme fait partie du cycle. Il échange de la matière, de la chaleur, de l’information.

En quoi ces différentes sociétés nous parlent-elles ?
Le rapport à la nature de ces sociétés traditionnelles modèle leurs règles. Leur fonctionnement s’appuie sur la relation qu’elles entretiennent avec leur milieu et la ressource.
Les Tukanos, en Colombie, s’emploient à mieux connaître ce que le monde physique requiert de l’Homme. La connaissance est importante. Ils estiment devoir participer au cycle et ajuster leurs besoins à ce que la nature leur offre.
Dans la mythologie touareg, l’Homme noue un pacte sacré qui le lie à la Terre par une promesse de sauvegarde réciproque.

Et nous ?
Nous avons une représentation de la place de l’Homme dans la nature façonnée avec Descartes et son interprétation mécaniste. Le savant était fasciné par les automates qui s’animent à l’aide d’engrenages et de poulies. Cela nous a conduit à voir la nature comme un ensemble de relations de causes et d’effets. Nous sommes loin d’une vision d’un univers vivant agencé selon une mélodie, une intelligibilité, un ordre imprégnant le monde sensible. Nous sommes dans l’aire de l’exploitation de la nature.

Vers quoi peut conduire la dichotomie homme/nature ?
L’équilibre écologique traverse tous les plans de la pensée indigène. Ainsi, vous ne pouvez aimer le gibier et détester les prédateurs ; vous ne pouvez protéger les eaux et détruire les montagnes… Cette recherche d’harmonie est essentielle.
Dans les sociétés occidentales, l’une des conséquences majeures de la destruction de la vision unitaire du cosmos est l’apparition d’une séparation entre les lois morales et les lois de la nature.
L’autre conséquence est l’aliénation de l’Homme qui se regarde comme une entité mobile sans signification. « Si  nous faisons de l’esprit rationnel le moteur de tout, a dit Grégory Bateson, épistémologue américain, nous en viendrons à ne voir aucun esprit dans le monde et, par conséquent, à être incapables de toute considération morale ou éthique. Si c’est ainsi que vous concevez votre rapport à la nature et que vous disposez d’une technologie de pointe, votre probabilité de survie est à peu près celle d’une boule de neige en enfer. »
Il nous faudrait percevoir tout le parcours de la dénaturation de l’Homme vers la modernité.

Quel comportement social résulte de la relation à la nature entretenue par les peuples indigènes ?
Le mode d’échange traditionnel, intrinsèquement adapté aux besoins et hostile au surplus, est une des clés de l’équilibre. en Amazonie, chez les Yanomamis, comme dans de nombreuses autres sociétés traditionnelles, offrir est une vertu, posséder n’est pas une richesse. C’est peut-être ce
qui explique l’absence de recherche de profit et l’incompatibilité majeure entre notre désir de croissance économique et leur absence de surproduction. Les indigènes s’enorgueillissent de leur aptitude à évaluer leurs besoins et à produire juste assez de taro pour les satisfaire.
Les systèmes d’organisation de l’espace et de la production sont souvent fondés sur des échanges complexes entre communautés qui permettent d’éviter la production de surplus et le gaspillage. Personne n’avait jamais faim à Tahiti, avant l’arrivée des Européens. L’entraide permet d’éviter l’accumulation en limitant les besoins « imprévus ».
De même, l’utilisation des ressources intègre la réutilisation des déchets : poils, cordes, bouses, cendres, cuir, os, battoirs, cornes… et il n’existe pas de mauvaises herbes !

Les modes de production en sont-ils modifiés ?
Le vivant s’appuie sur la diversité pour se renforcer. Plus son organisation est complexe et diversifiée, plus il est viable. Les peuples indigènes combinent donc généralement multi-usages et multi-acteurs sur un même lieu.
En Extrême-Orient, des systèmes de production associant l’agriculture et l’aquaculture obtiennent des rendements parfois remarquables. De même, ces peuples cherchent à utiliser les multiples potentialités d’une terre.
Sur les parcelles cultivées d’Amazonie, les plantations en polyculture, où sont mélangées les plantes de hauteurs différentes, protègent le sol des effets destructeurs du climat, imitant les différentes strates arborescentes de la forêt. La multiplicité des espèces fait écho à la vision globale de l’écosystème comme un ensemble complémentaire, dont l’Homme n’est pas exclu. Les aborigènes d’Australie ont probablement un impact plus bénin sur l’environnement que le castor, bâtisseur de barrages. Après son abandon, un campement est impossible à retrouver.

D’autres conséquences importantes sur l’organisation de ces sociétés ?
Deux choses doivent être soulignées qui rompent avec nos sociétés. Tout d’abord, la place que prennent les anciens. Ces sociétés traditionnelles s’organisent afin que perdure la mémoire des savoirs et savoir-faire tout en favorisant l’innovation. Celui qui prend de l’âge n’est donc pas « hors d’usage ». Il fait partie du cycle du vivant.
Par ailleurs, ces sociétés prennent garde aux choix technologiques qu’elles décident. Leur souci est de faire en sorte que les populations maîtrisent l’outil, quel qu’il soit, et qu’elles ne soient pas dépendantes d’un savoir expert dont quelques-uns seraient dépositaires. L’autonomie face à la technologie fait partie de l’équilibre dans lequel les peuples traditionnels doivent s’insérer et qui leur permet de perdurer. Cet équilibre écologique traverse tous les plans de la pensée indigène. Face à nos sociétés hyperspécialisées, ce point-là également est susceptible de nous interpeller.

Propos recueillis par Moune Poli
Rédactrice en chef de la revue Espaces naturels